|
Lettre ouverte
Nouvelle d'Agnès Desarthe
Lettre ouverte,
une nouvelle d'Agnès Desarthe
Je m'appelle Solange Zitomer, vous avez peut-être entendu parler
de moi. Il y a eu un article dans le journal. La photo avec le perron
et les gens qui font la queue dans la rue. Mais peut-être n'avez-vous
pas remarqué. Peut-être que mon nom ne vous dit rien.
Dans ce cas, mieux vaut que je commence par le commencement.
Je suis arrivée sur l'île par hasard, ou, plus exactement
par le hasard d'un amour. Mon petit ami de l'époque (c'était
il y a très longtemps) avait loué une maisonnette pour
les vacances de février. Il neigeait à Rochefort, il neigeait
à Marennes. À la moitié du pont, la neige s'est
arrêtée de tomber. J'ai dit " quel dommage "
et Yves, mon ami, a dit " t'as vu, y a un micro-climat. C'est génial,
non? "
J'ai levé les yeux vers le ciel, noir derrière nous, bleu
au devant.
La clé était dans le pot de fleurs, comme le monsieur
nous l'avait dit. Yves était fasciné par le pas de porte.
" Regarde, ces marches usées, moussues, qui descendent directement
dans la rue. Y a pas de trottoir ici. C'est ça qui est bien.
Je déteste les trottoirs, putain. " Sa faculté d'indignation
m'avait toujours fascinée. C'est peut-être même à
cause de ça, de ce détail un peu pathétique (car
il ne s'indignait jamais que de choses stupides) que je suis tombée
amoureuse de lui. J'aurais pourtant dû me méfier. Cette
histoire de pas de porte était de mauvais augure. Il m'a quittée
au bout de trois jours. Je ne parlais pas assez, m'a-t-il dit. "
Moi, j'ai besoin d'ambiance " pestait-il. À mes côtés,
il avait l'impression d'être vieux. Or, nous étions très
jeunes. J'avais dix-neuf ans et lui dix-huit. Il est vrai que je ne
suis pas très loquace.
Ce que je pense, personnellement, c'est que nous étions trop
jeunes pour louer une maison, même petite. C'est le problème
quand on sort avec des gosses de riche, on se met à faire des
choses pour lesquelles on n'est pas doué, auxquelles on n'a pas
été habitué.
J'avais toujours passé mes vacances au camping.
Au camping, pas besoin de parler, il y a toujours à s'occuper,
surtout les campings où nous allions avec ma famille, des une
étoile sans aucun confort.
Alors se retrouver dans une maison, sans corvée de courses ni
de cuisine, parce que Yves trouvait que les restaurants c'est pas pour
les chiens, ça laissait énormément de temps libre;
du temps que nous aurions dû passer à parler, selon lui,
à lire, selon moi, ou à se promener, selon personne car
nous étions tous deux trop agacés par la présence
de l'autre pour envisager de nous livrer à la contemplation de
la nature et au combat perdu d'avance contre le vent.
Yves est parti le mardi. Il s'est arrêté un instant sur
le seuil, a secoué la tête, baissé les yeux vers
les marches usées et moussues qui lui avaient tant plu à
notre arrivée et a fait rouler sa valise sur la chaussée.
Je l'ai regardé rapetisser au bout de la rue et je me suis dit
que c'était peut-être à cause de sa passion pour
les valises à roulettes, une innovation révolutionnaire
en ces temps reculés, qu'il détestait les trottoirs.
Le samedi, le propriétaire de la maison est venu pour l'état
des lieux. Il m'a demandé quand je comptais partir et où
était passé le jeune homme. J'ai haussé les épaules.
" Et l'argent? Qui va me payer? "
J'ai avancé le menton et j'ai regardé autour de moi, comme
à la recherche d'un mécène tombé du ciel.
Le monsieur est parti en claquant la porte.
J'ai commencé à rassembler mes affaires pour les ranger
dans mon sac à dos.
Le monsieur est revenu sur ses pas.
" C'est hors saison " a-t-il dit. " Je m'en fiche pas
mal que vous restiez. Ça change rien. À qui j'aurais loué
de toute façon? Faites un peu de ménage et n'utilisez
pas trop de chauffage, et puis pas trop d'eau non plus. "
Il est reparti en fermant la porte tout doucement. " Au revoir
" a-t-il lancé une fois dans la rue.
J'ai fait un signe de tête comme s'il avait pu me voir et j'ai
murmuré " au revoir ".
Assise sur la chaise paillée, j'ai posé mes coudes sur
la toile cirée de la cuisine et je me suis interrogée
sur le besoin de partage qu'éprouvent les insulaires. Ils se
plaignent, mais ils sont contents. Et même quand ils se plaignent,
je ne les crois pas. Il nous attendent, nous, les affreux continentaux,
les jolis continentaux, pour nous détrousser, tomber amoureux
de nous, nous haïr, nous rejeter, nous adopter.
Un inventaire rapide du contenu de mes poches, de celui du réfrigérateur
et de l'intérieur des placards m'a appris que j'avais de quoi
me nourrir pendant trois jours, à condition de ne consommer que
100g de pâtes par repas, de mettre un demi-sucre dans mon thé
et de rationner pommes et petits pois.
Au troisième jour, le monsieur est revenu.
" Émile Tête-de-pioche " m'a-t-il dit en me tendant
la main.
" Solange Zitomer, enchantée. "
" Vous ne trouvez pas que j'ai un nom bizarre? "
J'ai secoué la tête.
Il s'est assis sur la chaise paillée.
J'ai servi un café à mon propriétaire, et offert
mon dernier sucre en sacrifice.
" C'était la maison de ma mère, ici " a-t-il
dit dans un soupir.
Je ne voyais pas quoi répondre. Il a poursuivi.
" Vous connaissez la plage de la Pentie? "
Je ne connaissais pas.
" C'est sur la côte ouest. Ma mère y allait. C'est
pas tout près. Elle nous emmenait pas. C'est pour méditer,
qu'elle disait"
Comme c'est étrange cet homme de soixante dix ans qui parle de
sa mère, me suis-je dit. Je croyais, à l'époque,
que les parents disparaissaient simplement de votre vie à la
fin de l'adolescence, qu'ils se dissolvaient dans le souvenir aux côtés
des maîtresses d'école et des amoureux de maternelle.
J'ignorais qu'en réalité, on porte nos parents en nous
jusqu'à la tombe.
M. Tête-de-pioche m'a expliqué que cette plage avait été
baptisée ainsi parce, jadis, les habitants de l'île, et
en particulier ceux de la côté ouest, vivaient du pillage
des navires naufragés; lors d'une attaque particulièrement
féroce contre un équipage, une femme s'était mise
à poignarder à tout va, jusqu'à tuer son propre
fils, engagé dans la marine marchande plusieurs années
auparavant. Elle ne l'avait reconnu qu'une fois mort. Elle avait perdu
la raison, puis s'était repentie. D'où le nom de la plage.
Tout en me racontant cette légende, M. Tête-de-pioche s'était
mis à pleurer.
En partant, il a déposé sur la table de la cuisine un
filet à provisions garni de pâté de lapin, de pommes
de terre, de poireaux, de poires et de pain. Dans un sachet à
part il avait mis des oeufs et du beurre salé.
Il est ressorti en fermant la porte tout doucement.
" Au revoir, alors? " a-t-il dit sur le pas de la porte.
J'ai souri, sans rien répondre.
C'est comme ça que tout a commencé.
Il revenait tous les trois jours pour me parler de sa mère. Chaque
fois, il apportait quelque chose à manger. Quand il pleurait
beaucoup, j'avais aussi droit à du vin.
Six semaines après sa première visite, j'ai reçu
Mme Pointamaille. Elle se faisait du souci pour ses enfants, mais j'ai
vite compris que c'était un prétexte pour me parler de
son oncle maternel qui lui avait, autrefois, fait subir des sévices.
Ne sachant quoi m'offrir, elle m'a donné de l'argent. Un beau
billet de cinquante francs, tout lisse, tout propre.
" Vous savez, " m'a expliqué M. Tête-de-pioche,
" c'est pas parce qu'on est sur l'île qu'on 'est pas au courant
des nouveautés. Avant vous, y en avait pas, mais c'est pas parce
qu'on était contre. C'est juste qu'y en avait pas. "
Il m'a conduite dans la rue et m'a montré une plaque en cuivre
qu'il venait de fixer au mur près de ma porte. SOLANGE ZITOMER,
PSY, SANS RENDEZ-VOUS.
" J'ai mis psy parce que je ne savais pas si c'était psychiatre
ou psychanalyste ou psychologue. "
Je reçois dans ma cuisine. Je n'ai pas de salle d'attente, ce
qui explique la queue dans la rue. On me paie en argent ou en nature.
Je n'ai jamais fixé de prix. Et, jusqu'à cet article dans
le journal, je ne m'étais jamais posé de questions. Ma
clientèle est variée et agréable. Depuis que je
me suis installée, d'autres confrères ont ouvert des cabinets
sur l'île. Je ne les fréquente pas. Que pourrais-je bien
leur dire? Mais j'aime mon métier. Toutefois il me semble important
aujourd'hui, parce qu'on en parle dans les journaux, parce que la presse
me tend un miroir dans lequel je ne suis pas certaine de me reconnaître,
de vous dire, à vous, mes chers oléronais, à vous
qui m'avez adoptée il y a de ça plus de cinquante ans,
que je n'ai pas le moindre diplôme et que je suis un imposteur.
Je comprendrai, dès lors, que vous cessiez de fréquenter
mon cabinet. Mais sachez aussi, que je comprendrai parfaitement que
vous continuiez à venir, comme si de rien n'était. Parce
qu'au fil du temps, ce métier, vous me l'avez appris.
Bien à vous, Solange Zitomer.
|
|