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L'apport de Isaac Bachevis Singer
Agnès Desarthe
LA CASE QUI ME
MANQUAIT
J'ai mis très longtemps à comprendre ce qu'on fait quand
on lit.
Je regardais les yeux des gens balayer les pages avec gloutonnerie.
Je croyais qu'ils faisaient semblant. Je ne pensais pas que cela pût
m'arriver.
J'avais la tête très pleine. Mais de quoi? J'aimais beaucoup
l'école. J'aimais beaucoup écrire. C'était le meilleur
moment de la vie, quand j'écrivais. "Et tu n'aimes pas les
livres?" me demandait-on. "Je ne vois pas le rapport,"
répondais-je.
Et c'était vrai. Je ne voyais pas le rapport entre moi qui m'amusais
tellement à écrire les histoires dont j'aurais voulu qu'elles
m'arrivent et ces romans qui ne racontaient rien, qui décrivaient
les rues de Saumur pendant des heures, ou l'agonie d'une bonne femme
aux yeux tantôt verts, tantôt bruns. "Pas assez mûre,
peut-être, essaie ça". Pagnol, Daudet. Le Grand Maulnes
ou le Petit Chose. Je n'y arrivais pas. Je m'en fichais. C'était
le début de la honte.
J'aurais voulu prendre un marteau et un clou pour percer le tunnel qui
me manquait, celui par lequel la lecture entrait dans la tête
des autres.
Et je suis allée voir ailleurs.
Des américains. Des russes. J'ai trahi ma langue. J'ai découvert
la traduction.
Ce n'était d'ailleurs qu'une redécouverte, car, chez nous,
tout le monde traduisait, de l'arabe en français, du russe en
yiddish, du français en anglais. La langue n'arrêtait pas
de glisser.
J'ai gardé de ce temps, l'impression tenace d'écrire le
français comme une étrangère. Je crains toujours
de faire des fautes. La honte me poursuit.
Et puis Singer est venu. Et tout s'est apaisé. Je reconnaissais
un monde qu'on n'avait pas fait exprès de me cacher.
Singer n'est pas un styliste, dit-on. Cette soi-disant absence de style,
du beau style qui m'effrayait tant chez "les classiques",
me reposait. Il écrivait si juste que j'oubliais que j'étais
dans un livre.
On avait le droit d'écrire comme ça. On avait, bien entendu
le droit d'écrire autrement. Je pus alors rouvrir mes anciens
ennemis, les livres de la grande littérature française,
et me laisser bercer par leur beauté. Isaac Bashevis Singer m'a
appris à lire. Il continue de m'apprendre à écrire.
A.D.
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