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Sur Isaac Bachevis Singer
Agnès Desarthe pour Le Monde des Débats.
Un article récemment
paru dans le quotidien britannique The Guardian nous apprend que Stanley
Kubrick aurait, il y a des années de cela, commandé un
scénario sur la shoah à Isaac Bachevis Singer. À
la requête du réalisateur, le prix Nobel de littérature
offrit une réponse sans ambiguïté: "Impossible,
je n'y connais rien."
Cette formule en dit long sur l'humour de Singer et encore d'avantage
sur ce qui définit plus complètement son art: le sens
des responsabilités. On peut imaginer, en effet, que, bien documenté,
l'écrivain aurait eu la possibilité de construire une
fiction tout à fait respectable à partir de ce thème.
Mais le fait d'être simplement capable d'écrire une histoire
ne fut jamais pour lui une motivation ou une justification suffisante.
Au cours d'un entretien avec Herbert R. Lottman, reproduit en avant-propos
du recueil de nouvelles paru sous le titre Le Blasphémateur,
Isaac B. Singer définit les trois conditions nécessaires
à sa création. "La première est d'avoir un
sujet, ou un thème, une histoire avec un début, un développement
et une fin (...) La seconde est que je dois éprouver une envie
irrésistible d'écrire cette histoire (...) La troisième
condition est la plus importante. Je dois avoir la conviction, ou peut-être
l'illusion que je suis le seul qui puisse écrire cette histoire."
À lire les commentaires que Singer nous livre sur sa façon
de travailler, on perçoit qu'à la notion de responsabilité
esthétique, il superpose celle de la responsabilité morale
de l'auteur. C'est à cette notion que Primo Levi fait écho
dans un article intitulé de l'écriture obscure: "Mais
justement parce que nous les vivants nous ne sommes pas seuls, nous
nous devons de ne pas écrire comme si nous étions seuls.
Nous sommes responsables de ce que nous écrivons."
Il ne s'agit pas de renouveler la langue, de se l'approprier afin de
fabriquer une forme neuve, il est avant tout question de trouver le
mot juste. "Même si être obscur est aujourd'hui à
la mode, pour ce qui est du fond comme de la forme, être clair
a toujours été mon ambition." note Singer en avant-propos
de Passions.
Il est sans doute nécessaire à ce stade de rappeler qu'Isaac
Bachevis Singer écrivait en Yiddish, une langue dont il dit avoir
senti, dès son arrivée aux États-Unis en 1935,
qu'elle "se portait très mal et qu'en Amérique, elle
ne survivrait pas plus de dix ans." Se comporte-t-on de la même
manière avec une langue affaiblie qu'on le ferait avec un idiome
en pleine santé? Ne ressent-on pas quelque scrupule à
la tordre, à la façonner? Il se peut également
qu'un argument plus mystique soit entré en ligne de compte. "Au
commencement était le logos" dit l'écrivain, témoignant
d'une forme de révérence quasi religieuse pour ce trésor
reçu d'on ne sait où, d'on ne sait qui.
On peut aussi envisager que, malgré le pessimisme profond dont
il fait état à plusieurs reprises, Singer ait gardé
une foi intacte dans la langue. L'apparent paradoxe n'en est d'ailleurs
pas un, car si la vision noire qu'il a de l'humanité est en grande
partie liée à la persécution du peuple juif, le
respect qu'il manifeste pour la langue coule de la même source.
C'est la langue, par la transmission orale et la sacralisation de l'écrit,
qui a sauvé la communauté de l'extinction, de la dissolution.
Dans Si c'est un homme de Primo Levi, le narrateur, déporté
depuis plusieurs mois, entreprend de réciter puis de traduire
des passages de La Divine Comédie de Dante à deux de ses
compagnons. "Et c'est comme si moi aussi j'entendais ces paroles
pour la première fois: comme une sonnerie de trompettes, comme
la voix de Dieu. L'espace d'un instant, j'ai oublié qui je suis
et où je suis." Le langage n'est plus un simple outil de
communication, il est élevé au rang qu'il ne devrait jamais
quitter, celui où la poétique qui le parcourt, le tisse,
et l'agence, reconstitue le lien, si cruellement mis en danger par l'expérience
limite des camps, entre l'individu et l'humanité toute entière.
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