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La légende du Baron Hachem
Une histoire d'Agnès Desarthe.
Le Baron Hachem était un grand sage.
Il portait une barbe grise et ses cheveux blancs retombaient jusque
sur ses épaules. Il aimait enrouler ses longues mèches
autour de ses doigts maigres tandis qu'il réfléchissait.
Et il réfléchissait beaucoup. C'était son métier.
Un coude appuyé sur la table, la tête penchée, il
pensait à des problèmes graves, comme par exemple:
Pourquoi faire son lit le matin, vu qu'on s'y recouche le soir?
Pourquoi manger le dessert après le plat, alors que tout se mélange
dans l'estomac?
Pourquoi se laver, puisqu'aussitôt on se resalit?
Il était adepte de l'expérimentation et, du coup, soumettait
ses intuitions à la pratique. Durant un temps, il cessa de faire
son lit et, au début, ne s'en porta pas plus mal. Les draps froissés
accueillaient son sommeil de juste avec douceur.
Fort de ce succès, il entreprit de manger le dessert avant le
plat, de mettre de la vinaigrette sur ses rondelles de banane, de la
sauce tomate sur son fromage et de terminer par un bon steak saupoudré
de sucre. C'était bon, c'était nouveau, c'était
original et ça ne faisait même pas mal au ventre.
Encouragé par cette victoire, il décida de ne plus se
laver. À quoi bon, puisque dès que l'on sort du bain,
on recommence à se salir? C'était bien pensé, mais,
étrangement, c'est à partir de là que les choses
commencèrent à mal tourner.
Ses voisins, qui l'avaient toujours respecté, car le Baron Hachem
était connu pour sa grande sagesse, se mirent à se méfier
de lui. Quand il sortait dans la rue pour aller faire son marché,
les passants qui, autrefois, s'arrêtaient pour le saluer ou lui
demander conseil, s'écartaient de sa route et préféraient
faire un détour plutôt que de le croiser. Il faut dire
qu'il ne sentait pas très bon et que sa barbe était non
seulement constellée de miettes, mais luisante de bouillon. Ses
ongles étaient noirs, sa peau avait perdu tout éclat.
Quand il lui arrivait d'apercevoir son reflet dans un miroir, il songeait
qu'une douche serait la bienvenue, mais son cerveau reprenait aussitôt
le dessus. Cela peut encore attendre, se disait-il, inutile d e gaspiller
du bon savon et de la bonne eau. Il se servait un bol de soupe, dans
lequel il avait jeté un flan à la vanille, histoire de
faire d'une pierre deux coups, et se rassurait en se répétant
que le bien le plus précieux était la faculté de
penser et qu'aucune de ses nouvelles manières ne venait l'entraver.
Au contraire, il gagnait un temps fou; ce qui le confortait dans l'idée
qu'il avait découvert un système de vie tout à
fait mirobolant.
Le seul ennui, c'était la solitude, chaque jour grandissante.
Les commerçants eux-mêmes refusaient de le servir et sa
famille se détachait de lui. Les visites, se firent, puis inexistantes.
Les habitants du village ne lui parlaient plus, il parlaient de lui
et c'était même un de leurs sujets favoris. Celui qui,
autrefois avait porté le surnom de grand sage, se faisait maintenant
appeler le grand sale et les gens riaient, ils riaient et se vengeaient,
de quoi? C'est un mystère qui en vaut un autre. Toujours est-il
que la réputation du Baron Hachem était épouvantable.
Dans ce désert, une seule personne se tourna vers lui. C'était
Malki, le voyou.
- Vous et moi, on est pareils, lui dit-il un jour.
- Comment ça, demanda le Baron Hachem, tout étonné
qu'on lui adresse la parole.
- Personne ne nous aime, mais on s'en fiche. On se fiche de tout et
surtout des autres.
- Jeune homme, dit le Baron Hachem, tu te méprises. J'aime mes
semblables et je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour améliorer
leur quotidien en mettant à l'épreuve la sagesse de mon
grand âge.
Le Baron Hachem, une fois la surprise passée, se sentit ému
que ce mauvais garçon, qui avait arrêté l'école
et ne vivait que de ses larcins, lui parle ainsi à cur
ouvert.
- Tout le monde nous déteste, dit Malki.
- C'est impossible, répondit le Baron. Qui pourrait haïr
un jeune garçon comme toi?
- Tous et toutes.
- Mais pourquoi?
- Parce que je suis le mal, répondit Malki avec un ricanement
sinistre.
Le Baron ne se laissa pas impressionner.
- C'est impossible, affirma-t-il.
- Comment vous savez?
- Autrefois, mon cher enfant, j'étais un grand sage et un grand
juste. J'ai passé ma vie entière à réfléchir
et je peux t'affirmer aujourd'hui qu'il est impossible que le mal tout
entier réside dans une seule personne. Il y a un peu de mal chez
chacun d'entre nous. Et un peu de bien aussi. Toi, tu n'es qu'un prisme.
Tu concentres les rayons du mal. Tu n'es pas le mal. Tu es un prisme,
comprends-tu?
- Qu'est-ce que c'est, un prisme, demanda le voyou qui se sentait bizarrement
flatté par cet appellation.
- As-tu envie de le savoir? demanda le Baron Hachem.
- Oui, répondit Malki.
Comme ce petit mot était étrange! "oui", cela
faisait si longtemps que le voyou ne l'avait plus prononcé.
- Oui, répéta-t-il, car cela faisait du bien dans tout
le corps.
- Alors tu es sauvé! L'envie d'apprendre est ce qui fait de nous
ce que nous sommes, autrement dit, des hommes.
- Il n'y a pas que ça, quand même, dit timidement Malki.
- Que veux-tu dire?
- Je veux dire que
Je ne voudrais pas vous vexer mais
Enfin,
quoi
Il y a aussi l'apparence, comment on se présente aux
autres, l'odeur, tout ça. Nous ne sommes pas des animaux parce
que nous nous habillons, nous nous lavons, c'est l'hygiène, quoi.
C'était tout ce qui restait à Malki de l'éducation
brève, mais rigoureuse qu'il avait reçue. De sa petite
enfance, pendant laquelle il avait été choyé, avant
que ses deux parents ne meurent, il avait gardé le goût
du petit confort personnel, comme celui qui consiste à s'endormir
bien propre dans des draps tous frais.
Le Baron Hachem fut très intéressé par ces idées
nouvelles et presque révolutionnaires pour lui.
Et c'est ainsi que le vieillard et le voyou s'entraidèrent. Au
départ, les villageois parlèrent d'une association de
malfaiteurs. Le plus sale avec le plus vile, le plus puant avec le plus
dangereux. Mais, au fil des jours ils furent forcés de constater
des progrès, chez l'un comme chez l'autre.
Le Baron Hachem apprit tout ce qu'il savait à Malki qui, de son
côté, montra au vieux sage, la voie du bonheur quotidien.
Au bout de quelques mois, Le Baron Hachem était redevenu le beau
vieillard avenant qu'il avait toujours été, tandis que
son fils adoptif faisait l'admiration des plus réfractaires en
donnant des cours du soir aux élèves en difficulté.
Personne au village ne comprit vraiment ce qui s'était passé
et personne ne se demanda même comment ce miracle s'était
accompli. Car les gens ne sont pas curieux.
Quel dommage!
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